10 Canoës, 150 lances et 3 épouses (Rolf De Heer)

Publié le par TCHOK EN DOC

 En rouge mes annotations du Compte rendu  de Gilles Fumey

" Il est difficile de ne pas saluer l’arrivée sur les écrans du premier film aborigène, interprété par des Aborigènes, et dans leur langue. Une première qui a été récompensée à Cannes par un prix spécial du jury « Un certain regard ». Le film a été tourné dans un marais du nord de l’Australie, à l’est de Darwin. Un film qui donne l’occasion d’entrer dans cette culture oubliée, car vilipendée, méprisée dans un passé encore très proche.

Ce n’est pas l’histoire qui intéressera les géographes, encore que ce récit presque « biblique » nous donne à voir les lieux d’un drame bien banal dans l’humanité : la convoitise d’un jeune homme, Dayindi, pour l’une des trois femmes de son frère, Ridjimaril. Mais l’hommage est rendu par le cinéaste Rolf de Heer, auteur connu (Le Vieux qui lisait des romans d’amour, Dance Me To My Song), au peuple des Yolngus qui ont quasiment disparu et qui sont « reconstitués » par le travaux de l’anthropologue Donald Thompson dans les années 1930. Il reste quelques 8 000 de ces chasseurs-cueilleurs nomades dans le comté de Arnhem, mais la plupart d’entre eux furent massacrés par les éleveurs de bétail quelques décennies auparavant. Aujourd’hui sédentaires, les Yolngus sont plongés en pleine modernité. Ceux-ci sont considérés « comme des Aborigènes authentiques », selon l’anthroologue Largy-Healy qui les connaît bien. « Ils ont réussi à préserver le plus longtemps leur culture et leurs traditions. Ils n’ont en effet connu la colonisation que tardivement car la Terre d’Arnhem est très isolée et présentait peu d’intérêt pour des fermiers. C’est seulement au début du XXe siècle, avec l’installation des missions protestantes et l’arrivée des chasseurs de crocodiles et de buffles, que les Yolngus ont eu des contacts prolongés avec les Blancs ». Mais ils ont conservé quelques règles matrimoniales et des pratiques rituelles comme la danse qui accompagne les mourants. Et ils parlent toujours le ganalbingu, le mandalpingu et le maningrida qu’on entend dans le film.

Le plus fascinant est le paysage du marais d’Arafura. Plus de 100 000 hectares avec une avifaune dont le nombre épuiserait le plus scrupuleux des documentaristes. Les marais ne constituent pas d’habitude des lieux de film comme les déserts, pour des raisons culturelles - les marais sont des territoires à éviter - et des raison souvent techniques qu’évoque le réalisateur. Il faut tourner dans l’eau, se protéger des moustiques et pouvoir restituer cette ambiance étrange liée à la difficulté de se déplacer, la capacité à se cacher facilement sans bien voir les dangers comme les sangsues et les gros crocodiles qui menacent les populations vivant ici. La spatialité du marais est l’inverse de celle du désert : il n’y a pas - ou peu - d’horizon. Les formes de relief qui donnent leur caractère grandiose aux déserts disparaissent sous une végétation sans lisibilité. Nous le percevons comme un monde opaque et étouffant. Pourtant, les Yolngus y ont conçu un habitat perché dans les arbres et ils s’y meuvent avec aisance. On les voit dans le film fabriquer leur canoë (grâce aux notes des croquis de Thompson, ce qui fait de cette séquence un vrai morceau d’ethnologie).

Les trois époques de la fable (le temps d’aujourd’hui, le temps du narrateur, celui des photos des années 1930) se mêlent comme les eaux du marais. Le fil conducteur, si l’on peut dire, est cette voix off de David Gulpilil, acteur très célèbre en Australie, qui va métamorphoser le réel et les âmes, permettre de passer d’une époque à l’autre, susciter l’image voire « l’halluciner » (E. Loret).

Ce que ne dit pas le film est que le film a été perçu en Australie comme une reconnaissance de la culture aborigène. Les acteurs y ont joué le rôle de leurs ancêtres, défendant des pans entiers de leur culture comme la scène avec les lances qui témoigne de la manière avec laquelle les conflits sont résolus, interdite par la loi australienne aujourd’hui. Ce qui signifie la perte du système judiciaire, un nombre important d’incarcération et de suicides en prison. Et l’occasion de rappeler aussi que les Yolngus ne vivent pas « en harmonie » avec la nature, mais souvent misérablement, dans des maisons en dur avec le « confort » moderne qui les aliène... Un lourd tribut à payer en terme d’espérance de vie, d’éducation, d’alcoolisme.

On ne racontera pas la distance avec laquelle les Yolngus se jouent de l’imaginaire mythique qu’on suppose « primitif ». Mettre sur le même plan le « réel » et les désirs est un procédé qui permet de faire bifurquer le récit. Des scènes jubilatoires et hilarantes au milieu de cette histoire de convoitise, d’amour interdit, d’enlèvement offrent de bonnes surprises avec cette fable initiatique sur l’univers arborigène qui reste tout entier à découvrir.

URL pour citer cet article: http://www.cafe-geo.net/article.php3?id_article=1004

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